Noémie Aubron : « Les low tech vont nécessairement impacter les mobilités »

Publié par le 03.11.2020 - 8 min

Que peut nous dire le « design fiction » en matière de mobilité ? Comment nous aide-t-il à anticiper nos usages ? Noémie Aubron, fondatrice de la newsletter à succès “La Mutante” et spécialiste dans l’accompagnement de démarches d’innovation, nous éclaire sur les pouvoirs du « design fiction »… 

Noémie Aubron Portrait - Brice Coustillet
Noémie Aubron

Quels sont les ressorts du « design fiction » dans votre travail ?

J’essaie d’articuler ce qui est du ressort du « scientifique », de la raison, comme des études prospectives, avec des éléments qui sont plus de l’ordre de l’intuition et des signaux faibles. Ce sont ces comportements un petit peu étranges dans le présent, qui peuvent augurer d’un futur et que l’on peut connecter à un scénario de prospective. Pour donner corps à cette matière ou à cette vision, on a recours à des formats un peu plus artistiques. C’est pour cette raison que l’on retrouve le terme de « design » dans « design fiction ». Jeux de rôles, expositions, affiche de magazine, fiction écrite… l’idée est d’articuler des choses qui, jusqu’à présent, ne se parlent pas. L’humain ne change pas fondamentalement, c’est l’environnement qui évolue et à ce titre, la dimension comportementaliste est aussi très importante.

Comment choisir entre le possible et le purement spéculatif ?

Cela dépend du sujet que l’on veut instruire et des personnes à qui on va faire vivre l’expérience en sachant que l’objectif, c’est de faire vivre quelque chose qui va entrer en résonance. Pour certains publics, les scénarios trop spéculatifs ne vont pas parler. Dans mon travail, j’ai plutôt tendance à me raccrocher à quelque chose de probable. J’aime ancrer ces travaux dans des scénarios de prospective qui sont éprouvés. Ce qui est intéressant, c’est la capacité à articuler ce que l’on va vivre, comme vision long terme, avec ce qu’on peut faire concrètement. Et parfois, quand on part sur du spéculatif, cela peut-être très intéressant pour l’ouverture d’esprit mais on peut avoir du mal à le raccrocher à son quotidien, ou encore à une feuille de route dans le cadre d’une entreprise. Ce côté probable permet de se projeter dans quelque chose de réaliste, qui a des chances d’arriver et ça, si on le prend plus au sérieux, on peut mieux s’y préparer.

Quels sont les grands imaginaires les plus intéressants en matière de mobilité ?

Il y a un sujet que je trouve très intéressant, qui est un peu galvaudé et pas totalement résolu, c’est celui des systèmes autonomes dans la mobilité. Je pense qu’il y a encore beaucoup de choses à imaginer. Je pense que c’est le sens de la technologie. Mais quid des usages ? Il y a aussi la place de la mobilité dans la ville. L’intérêt du « design fiction », c’est comment est-ce qu’on positionne un usage dans un contexte et dans une société plus globale. Penser la mobilité dans la ville, c’est imbriquer les deux sujets ensemble et là il y a beaucoup de choses à inventer autour de nos modes de vie en milieu urbain, donc de nos déplacements.

Les champs explorés demain seront-ils davantage portés sur les usages que la technologie ?

Toutes nos manières de vivre autour des usages de la mobilité sont tellement bouleversées que le vrai vecteur du changement, ce sera peut-être plus l’humain que la technologie. La manière dont on a envie de se déplacer devient une tendance forte. C’est intéressant de se dire que peut-être, la place de la sociologie est aussi forte que celle de la technologie. La compréhension des besoins et des aspirations est tout autant clé que le développement de nouvelles technologies.

Comment le changement climatique peut-il impacter les imaginaires en matière de mobilité ?

Le changement climatique est désormais un intrant structurant de la quasi-totalité des scénarios prospectifs, ça ne peut plus être mis de côté. Moi, je travaille beaucoup sur la low tech qui, je pense, est une tendance de fond. Ce qui est assez frappant, c’est lorsqu’on explore ces imaginaires autour de la mobilité, on a une diversité de réponses qui va de quelque chose de très low tech à quelque chose de très élaboré pour répondre à ce défi climatique. Et en fonction du prisme sociologique ou du scénario prospectif dans lequel on se situe, la réponse ne sera pas du tout la même et l’usage autour de la mobilité sera très différent. Si on met le changement climatique en face des mobilités, il y a énormément d’imaginaires qui s’ouvrent et autant de prismes envisageables en fonction des forces sociologiques qui vont réussir à s’imposer. On en revient ainsi à cette dimension très sociologique de la mobilité.

En matière de mobilité, quels autres signaux faibles intéressants avez-vous pu identifier ?

La mobilité, je l’inscris dans un sujet plus large et je vois beaucoup de nouveaux usages. Je pense la mobilité comme un moment où l’on fera autre chose que se déplacer. Elle peut être une bulle où l’on fait autre chose… Et tout cela est rendu possible par les systèmes autonomes de déplacement. La mobilité couplée à des usages de concentration est quelque chose de très intéressant à creuser.

Penser les mobilités du futur, c’est aussi anticiper le rôle des territoires dans la distribution énergétique ?

Sur le plan énergétique, je ne sais pas si l’on va passer au-delà de nos freins sociologiques, mais ma conviction, c’est qu’on va choisir d’habiter quelque part en fonction de son orientation politique. Dans certaines villes, on pourrait avoir envie de développer des systèmes en commun de résilience énergétique. Il y aura peut-être autant de villes que de petites utopies et de manières de vivre. Je vois bien la manière dont on pourrait avoir des systèmes décentralisés d’énergie dans une ville avec une sensibilité très forte sur le sujet parce qu’elle serait exposée à certains risques tandis que d’autres villes vont développer des stratégies plus technologiques parce que leur population est plus sensible à ce genre de solutions. On va inventer de nouvelles manières de faire, mais à chaque fois avec un particularisme local. La décentralisation de l’énergie, la capacité de décarboner la production de son énergie et de déployer une sorte d’autonomie énergétique…c’est un scénario probable mais pas forcément dans tous les bassins de vie.

Dans cette prospective où les systèmes autonomes seront démocratisés, que pourra-t-on faire à bord d’une voiture autonome dans le futur ?

Travailler, cela semble évident ! Mais il y aura aussi peut-être des loisirs, un endroit où l’on se retrouve pour faire des karaokés, des jeux collectifs, des jeux vidéo. J’imagine des endroits avec des fêtes, de vrais espaces de divertissements où l’on passe du temps ensemble à plusieurs. Comme un Blablacar réinventé, où il n’y a plus de conducteurs mais où tout le monde se déplace en même temps pour jouer. Le temps de trajet servirait à créer ou renforcer des relations sociales. Dans des emplois du temps très chargés, ces systèmes autonomes peuvent offrir des moments où l’on souffle, où l’on pourra faire sa manucure par exemple. Je vois ça comme des bulles de bien-être où l’on prendra le temps de prendre soin de soi. La question c’est, comment remobiliser ce temps de trajet qui devient un temps libre pour faire des chose qu’on n’a pas le temps de faire. En termes d’imaginaires, cela ouvre un champ des possibles et d’innovation assez vaste !

Quelle pourrait être la place de la réalité virtuelle dans ces véhicules ? Est-ce la promesse de voyages dans le voyage ?

Si l’on travaille, cela va permettre d’être comme au bureau, en tout cas dans un espace de concentration qui pourrait faire abstraction de l’endroit dans lequel on se trouve. On ne rentrera plus dans une voiture finalement mais dans un autre univers. La réalité virtuelle peut vraiment déployer des possibilités importantes.

 

Sarah Sabsibo, journaliste L’ADN
L’ADN est le média de l’innovation qui analyse chaque jour les meilleurs concepts de la nouvelle économie sur le web et en format revue.

 

 

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