François Leboine : « améliorer le monde de demain en partant des constats d’aujourd’hui »

Publié par le 12.10.2020 - 8 min

Un pied dans le présent, un autre dans le futur, il ne fait aucun doute que François Leboine sait mentalement jongler avec les espace-temps. Concevoir et penser la mobilité de demain fait partie intégrante de sa mission. Rencontre avec le responsable design des concept-cars chez Renault.

Par définition, le design de concept-cars s’inscrit dans une vision prospective du futur. Quels sont les grands concepts qui régissent votre travail actuel ?

À travers un concept-car, nous racontons une histoire sur le futur. En tant que designers, ce type de projets nous oblige à nous projeter sur les usages probables de demain et de répondre avec des technologies qui n’existent parfois pas encore. C’est la partie futurologue du métier de designer. Nous plongeons les gens dans un futur positif avec une approche sensorielle et émotionnelle.

François Leboine
François Leboine

 

Quelles sont vos sources d’inspiration pour élaborer ces prototypes ?

Par principe, un designer est à l’affût de ce qui peut alimenter le futur. Dans notre industrie, les projets que le grand public découvrira dans deux ans sont, pour nous, déjà achevés depuis au moins un an. Nous vivons dans le futur, il y a une forme de décalage temporel naturel entre ce que vit le designer et le reste de la population. Un designer essaie d’améliorer le monde de demain en partant des constats d’aujourd’hui. La compréhension des codes sociologiques est fondamentale. On va puiser dans tout ce que l’on voit. Nous lisons beaucoup d’articles de presse, nous essayons de sentir les lames de fond de la société qui vont ouvrir la voie à de nouvelles tendances en matière d’esthétique, de conception et d’usages.

Le futur de l’automobile prévoit de nouveaux usages de la voiture, notamment en la transformant en “lieu de vie” permettant ainsi de réinvestir le temps passé à l’intérieur pour s’adonner à d’autres activités. Que cela signifie-t-il concrètement ?

L’automobile a toujours été un espace de vie à bord mais auparavant il était concentré sur l’usage de la conduite. On pensait à 80% la conduite et à 20% aux occupants. Il y a une notion de temporalité également. La notion de temps passé est rationalisée. Nous vivons dans une société où il faut absolument faire quelque chose pendant que le temps passe. Le temps de voyage est un moment à ré-enchanter pour aider les gens à rééquilibrer leur vie. Le travail ou les jeux vont entrer dans l’automobile, tout comme le repos de l’esprit qui me semble primordial dans notre société.

L’habitacle des véhicules va en être radicalement transformé…

On vit une révolution électrique qui nous permet de repenser toutes nos architectures véhicule. Cela nous donne l’opportunité de consacrer moins d’espace aux organes mécaniques et d’offrir plus de places aux occupants. En dépit d’un contenu technologique grandissant, les véhicules électriques permettent de gagner en flexibilité de conception. Désormais, les habitacles vont s’adapter aux usages des occupants beaucoup plus que par le passé. D’abord, on dégage de l’espace de vie à bord, on simplifie radicalement la conduite avec le développement des ADAS et on peut introduire davantage de modularité. Avec les nouvelles générations de batteries, les possibilités augmenteront encore. La véritable révolution de l’habitacle passera par de nouvelles batteries plus petites, légères et solides, mais également flexibles, directement intégrées aux pièces de carrosserie.

Pour quand est estimée la date d’arrivée effective des voitures autonomes chez Renault ?

Les conducteurs ne s’en rendent pas forcément compte, mais les véhicules d’aujourd’hui sont déjà partiellement autonomes. Ils peuvent déjà suivre des voies, anticiper des freinages d’urgence et se garer seuls. La moitié de l’autonomisation de nos voitures est donc déjà acquise. L’autre moitié arrivera de la même manière, dans moins de 10 ans, de façon très progressive. Elle s’imposera dans nos usages de manière tout aussi naturelle et transparente, quand bien même il s’agit d’une révolution technologique et d’une transformation radicale de notre rapport à l’automobile.

 
« L’utilisation de la réalité augmentée dans l’automobile aidera à simplifier le voyage et à le rendre plus confortable »

La réalité augmentée va-t-elle s’imposer dans l’habitacle des véhicules ?

Il ne faut pas que la dimension de panorama lors du voyage disparaisse et je crois beaucoup en la réalité augmentée pour venir l’enrichir. Le voyage est une aventure sensorielle qui va bien au-delà d’une découverte visuelle. L’utilisation de la réalité augmentée dans l’automobile aidera à simplifier le voyage et à le rendre plus confortable. Je l’imagine capable de proposer l’information nécessaire au moment où le conducteur, les passagers en auront besoin. Cela permettra certainement de lutter contre la surinformation et la prédominance des écrans dans les habitacles. Mais la réalité augmentée offrira aussi, via l’intelligence artificielle, une dimension nouvelle au voyage en incitant les passagers à découvrir davantage les lieux traversés. Plonger les utilisateurs dans un monde complètement virtuel serait dommage selon moi.

On parle également beaucoup de “voitures intelligentes”, des véhicules qui tiennent compte de votre humeur. Quelles vont être les innovations à venir à ce sujet ?

L’autonomisation des voitures est bien évidemment déjà enclenchée tout comme la reconnaissance des utilisateurs, très utile, notamment dans le cadre de véhicules partagés. Nous allons vers des voitures qui vont automatiquement enregistrer les réglages de chacun. Cela va dans le sens de l’automobile partagée, un modèle qui va s’imposer de plus en plus. La capacité de la voiture à réagir à nos humeurs va progresser avec l’augmentation de la sensibilité des capteurs. D’un point de vue digital, il faut juste faire attention à ce que le véhicule ne devienne pas trop intrusif dans nos vies, comme c’est le cas des smartphones, par exemple.

Rêvons un peu, en 2050, comment voyez-vous le futur de l’automobile ?

Définir l’échelle du futur est un exercice intéressant, je pense que l’automobile va s’intégrer dans un schéma global de mobilité, dans un ensemble qui n’oppose pas la voiture au train ou à l’avion. Nous devons repenser le sens de l’automobile de façon pertinente, en insistant sur sa capacité à créer une relation affective avec son utilisateur et à lui proposer des émotions que d’autres moyens de locomotion ne savent pas lui offrir. C’est crucial.

Comment le design des véhicules peut-il prendre en compte dans le futur les enjeux environnementaux ?

Le designer est un citoyen comme les autres. Il a cependant une responsabilité particulière en ce sens qu’il peut agir, sur le rapport à la consommation.
Dans son travail, le designer est habitué à tirer parti de la contrainte. La dimension écologique en implique de nouvelles, avec un enjeu majeur : créer des objets plus durables autant sur le plan fonctionnel qu’esthétique. Répondre aux enjeux environnementaux nécessite de reconsidérer la conception d’une voiture de façon globale, pour que son empreinte soit la plus réduite possible.

 
« On a tous besoin de sens dans ce qu'on fait aujourd'hui. Il ne s’agit pas simplement de mettre un tableau de bord en bambou. »

Comment cela se traduit-il en matière d’utilisation de matériaux recyclés et de diminution d’emploi du plastique ?

On ne peut pas faire autrement que d’y penser. Maintenant, il faut qu’on accélère les processus. C’est au cœur de nos préoccupations et c’est vital pour l’industrie automobile. On a tous besoin de sens dans ce qu’on fait aujourd’hui. Il ne s’agit pas simplement de mettre un tableau de bord en bambou. Au-delà des apparences, les questions à se poser sont : d’où vient ce matériau, quelle consommation de ressources nécessite son industrialisation, quel est son potentiel de recyclage ou encore sa durabilité ? Le choix d’un matériau plutôt qu’un autre doit passer au filtre de ces questions pour mesurer le réel impact de son exploitation dans le contexte donné.

La réduction des nuisances sonores, à l’intérieur de l’habitable ou à l’extérieur semble être un enjeu important. Quel est le champ des possibles ?

Demain, à part le bruit de roulement du pneu sur la route, qui va quand même être difficile à éviter, on pourrait arriver à un véhicule à zéro émission en termes de sons, sans trop de problèmes. Le silence, c’est faire découvrir le bruit autrement. La question que l’on se pose juste derrière, c’est comment faire en sorte que les gens entendent arriver une voiture électrique ? Comment retranscrire les impressions de vitesse, de déplacement de l’objet, son accélération, sa décélération ? Nous y avons répondu dès 2012 avec ZOE, mais les réflexions se poursuivent sur le sujet, autant sur le plan de la sécurité que de l’identité sonore d’un véhicule. À bord, le son peut être source d’informations pour le conducteur, traité comme un élément identitaire à la marque. Il peut encore être appréhendé sous l’angle d’une expérience sensorielle globale au sein de l’habitacle. Ces dimensions sont déjà prises en compte dans le développement de nos véhicules. Elles sont appelées à se renforcer pour que l’automobile développe davantage d’interactions avec ses occupants et continue d’être un objet de plaisir dans un environnement plus contraint pour elle.

L’usage partagé des véhicules est-il une donnée majeure à prendre en compte lors de l’élaboration d’un concept-car ?

C’est une évidence ! Et ce, pour deux raisons. Premièrement, pour des questions de surpopulation automobile. Il va falloir que le parc automobile soit restreint, qu’il soit contraint. Il y a également une réponse en termes de coût d’usage. Les utilisateurs vont se rendre compte, de plus en plus, qu’ils n’utilisent pas leur véhicule tout le temps. Ils vont avoir conscience que, finalement, ce temps de non-utilisation de leur véhicule pourrait être optimisé d’un point de vue purement financier, par un prêt ou par un échange. Cela fait sens de proposer des véhicules pour que l’échange soit rendu, à la fois possible, et même volontaire.

Vous avez travaillé sur le concept-car “MORPHOZ”. Pouvez-vous nous raconter le développement de ce projet. Quels étaient les enjeux pour l’élaboration de ce modèle ?

Un des enjeux était de parler de la nouvelle génération de véhicules électriques de Renault, c’est à dire, en gros, ce que j’ai appelé dans mon vocabulaire, le “2.0 de l’électrique Renault”. La deuxième chose, c’était de dire que MORPHOZ n’est pas « juste » un véhicule électrique mais un véhicule à part entière. Il prend en compte les codes sociaux, sociologiques et historiques de l’automobile, mais aussi les codes futurs. Nous souhaitions également conserver le plaisir du bel objet, bien proportionné et bien dessiné. Il est en phase avec les enjeux de demain, il s’intègre dans l’écosystème qui l’entoure et il entre en résonance avec un monde qui va être de plus en plus raisonné.

 

concept-car MORPHOZ, dessin Marco Brunori
Dessin extérieur du concept-car MORPHOZ

Pour “MORPHOZ”, l’utilisation du “Vehicle to Grid ” est centrale. À quoi ce concept fait-il référence ?

Le concept de « Vehicle to Grid », c’est la possibilité d’intégrer l’automobile électrique au réseau global d’électricité pour stocker de l’énergie et l’alimenter à son tour en cas de besoin. MORPHOZ développe cette idée. Avec l’utilisation du “Vehicle to Grid”, l’énergie que je prends, je peux aussi la restituer via la Grid qui signifie “grille” en anlgais . La restituer à la ville, à mon environnement et à d’autres véhicules électriques. “MORPHOZ” n’est donc pas seulement un véhicule électrique, c’est aussi un centre de stockage d’énergie au service de la collectivité.

 

Cédric Couvez, journaliste L’ADN
L’ADN est le média de l’innovation qui analyse chaque jour les meilleurs concepts de la nouvelle économie sur le web et en format revue.

 

 

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