Comment l’armée française réduit-elle son empreinte carbone ?

Publié par le 03.11.2020 - 6 min

Outre-Atlantique, un rapport commandé fin 2019 par le Pentagone prévoit un effondrement de l’armée des États-Unis d’ici 20 ans en raison du changement climatique. Quid de la situation en France ?

En 2019, le ministère des Armées a consommé 835 000 m3 de produits pétroliers. Ce qui en fait le plus gros consommateur énergétique du pays. 73% de cette consommation est consacrée à la mobilité des flottes terrestres, maritimes et aériennes. Malgré cela, la problématique écologique s’installe au ministère. L’autophagie du système pousse donc à changer ces paradigmes…mais comment ?

Consommer moins, consommer mieux, consommer sûr

Dans un discours donné le 25 septembre dernier, la ministre des Armées, Florence Parly déclarait vouloir « atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050 », avant d’ajouter : « D’ici 2025, nous consacrerons 60 millions d’euros au développement de projets innovants en matière d’énergie ». Le motto du ministère est simple : « consommer moins, consommer mieux, consommer sûr », et en pratique ?

Réduire la dépendance aux carburants fossiles ? Oui. Être résilient sur les approvisionnements énergétiques ? Oui. Renforcer la souveraineté française sur l’énergie ? Oui et encore oui. La perspective actuelle est de travailler sur la Recherche et le Développement des carburants alternatifs, non cités pour le moment : « La principale perspective qui s’ouvre à nous sur le moyen et long terme, c’est l’utilisation de carburants alternatifs, qui ne sont pas produits à partir d’énergie fossile. Ils ont l’immense avantage de rester compatibles avec nos matériels actuels et avec ceux dont le développement sera engagé ​au cours des prochaines années », a déclaré la ministre.

D’autres technologies énergétiques sont envisagées, comme celle de l’hydrogène, chéri depuis une faible poignée d’années par l’exécutif. Florence Parly annonce que « la filière aéronautique s’est tracée (…) une trajectoire ambitieuse, avec des projets d’avions volant à l’hydrogène en 2035 ».
D’ailleurs, la Direction Générale de l’Armement (DGA) et l’Agence de l’Innovation de Défense travaillent ensemble au développement d’une pile à combustible « pour alimenter l’équipement « Félin » du fantassin (Fantassin à équipements et liaisons intégrés) destiné aux soldats au sol, nous indique la DGA. Ils travailleront également à « un projet de mini-drone, doté d’une station d’hydrogène à laquelle il viendra régulièrement s’approvisionner ». De quoi réduire la consommation d’énergie fossile. Mais est-ce applicable à d’autres types d’engins ?

Transformer les véhicules

« Nous allons donc développer une véritable politique d’énergie opérationnelle : avoir des systèmes hybrides, électriques et plus propres, cela a aussi une finalité opérationnelle. Cela veut dire être plus silencieux, plus autonome et plus résilient », a déclaré la ministre lors de son allocution. Car la transformation des véhicules et leur hybridation sont des paris gagnants pour l’empreinte carbone et les opérations tactiques. Plus verts, plus silencieux, les véhicules pourraient devenir l’axe stratégique du ministère. L’exemple le plus parlant est celui du Griffon, un véhicule blindé : « Je vous annonce donc que nous construirons un démonstrateur de Griffon hybride pour l’armée de terre d’ici 2025 », déclare-t-elle. Confirmé par Le Figaro, l’axe stratégique reste une des motivations principales : « Silencieux, d’une faible empreinte thermique, ces engins représenteront un intérêt réel pour les forces opérationnelles soucieuses de discrétion ». Côté naval, « un chaland multi-missions hybride doté d’une batterie électrique l’utilise à 75% du temps », ajoute Florence Parly.

L’armée a également embrayé sur l’éco-conception des flottes. Pour le moment à titre de projets ou de R&D, ce nouveau réflexe ne vise pas à remplacer tous les véhicules existants (trop nombreux et trop coûteux), mais à penser l’armée de demain. « Ce réflexe d’éco-conception, nous devons aussi l’avoir pour nos programmes d’armement. Nous avons déjà commencé de le faire, déclare la ministre, l’appel d’offre des patrouilleurs outre-mer lancé fin 2019 comportait des exigences d’efficacité énergétique », et d’ajouter : « Désormais, ces exigences d’éco-conception et d’efficacité énergétiques seront des critères de choix à part entière ». Ce travail est d’ailleurs partagé avec nos voisins : « Les travaux de R&D avec nos partenaires allemands, sur le pilier propulsion du char du futur et sur le pilier moteur de l’avion de combat du futur intègrent également la problématique de l’hybridation et de la consommation d’énergie ».

Même les métiers changent ! Le « service des essences » de l’armée est renommé « service de l’énergie opérationnelle ».

La patrouille de France – Joe Desousa via Unsplash
La patrouille de France en plein vol

Éduquer pour changer

L’écrivain George Santayana disait à juste titre : « La plus grande difficulté de l’éducation, c’est de transformer les idées en expérience ». Pour se faire, le gouvernement et le ministère des Armées « formerons aux enjeux et aux usages de l’énergie les 25 000 jeunes qui intègrent nos rangs. Nous développerons également la formation continue. Nous les formerons aussi à la sobriété́ numérique, grâce à un module Green Tech intégré́ à l’Académie du numérique du ministère », déclare-t-on au 14 de la rue Saint-Dominique à Paris. Et d’ajouter à cette politique : « des critères d’éco-conception des logiciels dans les marches passes par le ministère seront demandés afin d’inciter les éditeurs de logiciels à minimiser le « gras numérique » ». Éduquer donc, de l’interne aux appels d’offres.

Et le numérique prend une place significative dans cet enjeu environnemental. Dans le domaine aéronautique par exemple, « nous avons fait le choix d’accroître la qualité de l’entraînement en introduisant une part de simulation virtuelle, connectée avec de l’activité réelle », et de réduire ainsi les entrainements réels, donc polluants. Pour cela, un centre de simulation a été créé à Mont-de-Marsan.

Engagée sur la voie écologique et la réduction de son empreinte carbone de manière transversale, l’armée de terre souhaite donc passer du kaki au vert d’ici 30 ans.

 

Vincent Thobel, journaliste L’ADN
L’ADN est le média de l’innovation qui analyse chaque jour les meilleurs concepts de la nouvelle économie sur le web et en format revue.

 

 

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